D’entrée de jeu, un ouvrage portant sur le développement paru en 2009 établit que le mot « développement » prend un sens différent selon qui l’entend.
En effet, le concept de développement est fondamental et personnel. De ce sens restreint, il peut s’ouvrir sur diverses significations plus larges pour des groupes de personnes (famille, collectivité, habitants d’une région, d’un pays ou d’une suprarégion), les responsables des politiques (à tous les échelons de l’administration publique), les dirigeants de la société civile et les spécialistes de disciplines et d’écoles de pensée différentes. Il suggère l’idée de progrès à presque tous, mais pas nécessairement toujours celle de croissance économique.
Depuis que le monde est monde, les hommes se préoccupent de développement, car il s’agit essentiellement de l’amélioration de la condition humaine. Mais l’étude du développement en tant que champ d’investigation en bonne et due forme est un phénomène relativement récent, qui a connu deux grandes vagues. La première remonte à l’apport de ceux que W. Arthur Lewis a appelés les superstars du dix-huitième siècle, à savoir les David Hume, Adam Smith et James Steuart – et, plus tard, John Stuart Mill. Ces économistes classiques s’intéressaient à ce que nous appelons aujourd’hui la croissance économique et la répartition de la richesse, ainsi qu’aux principes régissant le comportement individuel et l’action publique.
Le discours en vigueur aujourd’hui au sujet du développement a été forgé par les préoccupations relatives à la reconstruction de l’Europe (et celle du Japon, quoique à une autre échelle et de nature différente) au terme de la Deuxième Guerre mondiale; par le maintien de la paix pendant la guerre froide; par la décolonisation, puis l’émergence de pays nouvellement indépendants, mais pauvres. Il y avait des antécédents : les résultats obtenus par les culturalistes et les administrateurs (surtout) coloniaux qui se sont pris d’un intérêt (parfois discutable) pour les parties les plus exotiques de l’empire sur lequel régnait leur pays; et, dans un tout autre ordre d’idées, le travail novateur de planification économique en vue de l’indépendance de l’Inde que le comité de planification national du Parti du Congrès a réalisé pendant les années 1930 et 1940. Mais ce n’est qu’avec le plan Marshall qu’est né un intérêt profond et soutenu pour l’étude et la pratique du développement, concept sis au confluent de la lutte contre la pauvreté, de la (re)construction des infrastructures, de la protection contre les ennemis et de la consolidation des institutions de bonne gouvernance et de gouvernement démocratique.
Tant que les idées et les fonds circulaient ensemble vers les pays en développement – une caractéristique propre à l’architecture de l’aide bilatérale et multilatérale érigée au sortir de la deuxième grande guerre –, la notion commune de ce qu’était le développement était celle qui avait été établie par l’Occident, et non par les pays en développement. Le consensus de Washington de la fin des années 1980 en est l’illustration parfaite : il préconisait des politiques judicieuses qui, bien qu’elles aient été cohérentes en elles-mêmes, ne prenaient pas en compte le contexte politique et social.
Inévitablement, il est survenu de nombreuses situations faisant en sorte que les panacées bien intentionnées (et ambitieuses) proposées dans le consensus ont été remises en question et ébranlées. Ce fut l’oeuvre de pays en développement, d’organismes de la société civile et d’entités crédibles, par exemple l’UNICEF. Le succès soutenu qu’ont connu plusieurs pays émergents qui sont loin d’être de fervents adeptes du consensus constitue une remise en question tout aussi puissante. La récente crise financière a mis au jour la fragilité des systèmes économiques, et de la capacité des gouvernements des pays occidentaux de les gérer, alors qu’elle semble avoir révélé une nouvelle résilience chez les pays émergents.
Or, la crise financière n’est qu’un symptôme d’une crise, plus importante, de la confiance dans les idées établies. Les termes et le langage utilisés pour parler du développement conviennent de moins en moins pour décrire comme il se doit le monde que l’on peut observer. Les vieilles dichotomies de « développé » et « en développement » ou de « Nord » et « Sud » correspondent mal à une réalité dans laquelle certains des pays les plus vastes et les plus dynamiques sont aussi ceux qui comptent le plus grand nombre d’habitants pauvres. L’État-nation n’est pas toujours l’unité d’analyse la plus valable. Sous l’effet de la mondialisation et de l’essor de pays émergents, de nombreux habitants de la planète voient leurs destins liés, tandis que la diversité du vécu est parfois plus grande au sein même d’un pays que d’un pays à l’autre.
Étant donné que le domaine est en pleine mutation, le moment semble bien choisi de repenser le développement. Cette nouvelle approche reconnaîtrait la nature intégrative du processus de développement (à savoir l’intégration de différentes disciplines et de différentes valeurs); le fait que tant les théoriciens que les praticiens s’entendent de plus en plus sur les éléments constitutifs du développement (à défaut de s’entendre sur le poids que revêt chacun); l’existence d’une pluralité de points de vue quant à ce qui « fonctionne » et ce qui ne fonctionne pas selon le moment et l’endroit.
Bruce Currie-Alder, Ravi Kanbur, David Malone et moi-même réfléchissons à tout cela depuis plusieurs mois et en sommes à mi-chemin de la préparation d’un ouvrage sur le sujet qui paraîtra chez Oxford University Press en 2013. Nous avons convenu de trois grands principes relativement au développement qui orientent la démarche globale que nous avons adoptée en tant que directeurs de cette publication.
- Primo, tant les idées énoncées au sujet du développement que leur mise en application dans la pratique ne peuvent se comprendre pleinement que dans le contexte historique, politique et institutionnel qui leur est propre.
- Secundo, de plus en plus, la pensée contemporaine en ce qui concerne le développement émerge en des endroits de plus en plus divers, et les responsables des politiques s’éloignent eux aussi progressivement des capitales intellectuelles qui exerçaient une influence prépondérante par le passé.
- Tertio, par conséquent, le consensus quant à ce qui constitue le « développement » et à la meilleure manière de le réaliser pourrait bien être chose du passé.
Par cet ouvrage qui comportera une cinquantaine de chapitres rédigés par d’éminents universitaires, chercheurs et praticiens de divers horizons et pays, nous espérons insuffler vie à notre prémisse de base et faire avancer la réflexion et la pratique dans toute une gamme d’aspects du développement.
Voilà une excellente façon pour moi de conclure mon association avec le CRDI (mais aussi de la poursuivre d’une autre manière). Après vingt merveilleuses années à son service, je quitte le CRDI pour diriger le Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale. Que je consacre mon ultime billet à un sujet qui incarne des valeurs qui ont toujours été chères au CRDI, à savoir respecter la diversité tout en favorisant la rigueur et promouvoir le progrès par le savoir, rien ne saurait être plus pertinent. Mais pour en revenir au propos du début de ce billet, ce que je retiens au sujet du développement est de nature plus personnelle. Et c’est, comme l’exprime si bien Gerry Helleiner dans ses mémoires (à paraître), d’avoir saisi toute l’importance qu’il y a à écouter et à apprendre. En cette ère d’impacts, de reddition de comptes et de plans stratégiques, cela peut sembler dépassé, mais il est vrai aussi que le mot « développement » prend un sens différent selon qui l’écrit.






